vendredi 22 octobre 2010

LE MUR

QUEBEC BLASTING - 3 de 3

« Objectivement, tenter de trouver [au Québec] des preuves concrètes de discrimination antisémite - des gestes à l’encontre de Juifs entraînant des pertes ou des séquelles – c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin. »*
Morton Weinfeld, 1993


Le 19 novembre 2009, le Centre d'études ethniques des universités montréalaises (CEETUM) organisait une conférence sur les rapports entre les francophones et la communauté juive au Québec. On se questionnait sur la présence de l’antisémitisme aujourd’hui. J’ai eu la chance d’assister à cette conférence donnée sur l’heure du midi.

Morton Weinfeld, professeur de sociologie à l’Université McGill, était l’un des trois panélistes invités à discourir sur ce sujet chaud en cette ère post Bouchard-Taylor.

Contrairement à plusieurs de ses congénères, M. Weinfeld n’est pas de ceux qui prennent un malin plaisir à dépeindre faussement les Québécois comme étant plus antisémites que partout ailleurs au Canada. Il n’en déplore pas moins qu’un mur continue de séparer les francophones des juifs.
«Ce n’est pas la haine, dit-il, mais il y a une distance sociale et culturelle [entre les deux groupes].»

Lors de son allocution, Morton Weinfeld a appuyé son assertion en utilisant deux exemples qui, à ses yeux, servent d’indicateurs. Il a d’abord pris le cas de la mairie de Toronto. Alors que la Ville Reine a fait élire trois maires juifs depuis l’après-guerre, le professeur a fait remarquer que Montréal, elle, n’en a encore jamais fait élire aucun. À titre de deuxième illustration, il a attiré notre attention sur la politique provinciale. «Les partis libéral, conservateur et NPD ontarien ont eu des leaders juifs alors qu’au Québec, ça ne s’est encore jamais vu.»

Je dois avouer que ses deux exemples m’ont un peu déconcerté. Je n’ai pu faire autrement que de me rappeler la remarque qui avait fait scandale lors de la crise qui a éclaté en janvier 2009
au sein de l’organisme Droits et Démocratie (cliquer ICI pour le reportage de Radio-Canada). Souvenez-vous. M. Jacques Gauthier, le président par intérim de l’organisme «non partisan» destiné à appuyer les droits humains dans le monde, s’était étonné «qu’il n’y avait pas d’employés juifs au bureau de Droits et Démocratie à Montréal».

Je ne suis pas particulièrement ferré en statistiques, mais en sachant que le Québec compte quelque 100 000 personnes se proclamant d’origine juive, ils ne représentent que 1,4% de la population québécoise. Dans ce contexte démographique est-il vraiment choquant ou particulièrement révoltant de constater qu’aucun membre de cette communauté très diversifiée n’ait encore décroché le poste de maire de la métropole ou de chef d’un parti politique québécois?

Si cette situation l'interpelle, comment réagirait-il si on lui rappelait qu’aucune Québécoise - elles ne constituent pas 1,4%, mais bien au moins 51% de la population de la province - n’a encore occupé le poste de maire de Montréal et une seule a été élue chef d’un parti provincial? Si M. Weinfeld souhaitait dénoncer ce
«scandale antiféministe», je serais bien prêt à manifester avec lui.

La question de représentativité dans la société n’a pas été le seul argument avancé par Morton Weinfeld cette journée-là. Pour démontrer que le milieu anglophone est beaucoup plus ouvert à la communauté juive que ne le sont les francophones, le titulaire de la Chaire en études ethniques canadienne a relevé le fait que les dictionnaires anglais ont intégré un bon nombre de termes yiddish. Qu’en est-il des dictionnaires français? «Si vous prenez un Larousse ou Robert, vous ne trouverez pas un seul mot d’origine yiddish», affirme Weinfeld avant de conclure que «la langue anglaise est beaucoup plus ouverte aux autres langues que le français.» Je vous laisse réfléchir sur ce jugement sans appel.
S’il fallait un autre exemple de la distance culturelle qui sépare les citoyens juifs des francophones d’ici, M. Weinfeld rappelle qu’au niveau des arts, « la production juive a toujours été et continue d’être plus florissante en anglais ». Il en veut entre autres pour preuve la production des Mordecai Richler, des Leonard Cohen et... l’émission Seinfeld.

Est-ce si étonnant quand on sait que la très grande majorité des Juifs ont adopté la langue de Shakespeare et qu’en Amérique du Nord, la force d’attraction de l’anglais est pratiquement irrépressible?

Morton Weinfeld a reconnu que les particularités historiques et religieuses propres au Québec ont fait en sorte que la population juive n’a d’abord pas eu le choix de d’adopter l’anglais puisque le clergé catholique refusait de les admettre dans les écoles francophones. Soit! Mais qu’en est-il depuis que cet obstacle a été levé?

Un enseignant qui se trouvait dans l’amphithéâtre (je n’ai pas saisi son nom) a fait remarquer qu’il n’a perçu aucune amélioration en ce sens au cours des dix dernières années. Il a également rappelé que non seulement la nouvelle génération répugne à fréquenter l’école française, mais qu’en plus, elle privilégie les écoles ségréguées. «Ne pensez-vous pas, dit cet enseignant, qu’un tel comportement aura des répercussions négatives sur les rapports et les rapprochements intercommunautaires? » L’auditoire attend encore une réponse à cette question.

Tout au long de cette conférence, il n’a été question que du cas des juifs ashkénazes. Pas un traître mot sur les Sépharades provenant du Maghreb et qui sont francophones. Pourtant quand on s’avise d'étudier sérieusement les rapports entre les communautés juives et francophones, il est tout de même étonnant que l’on n’ait même pas pensé à sonder les cœurs des juifs francophones.

Tout en avouant n’avoir jamais fait d’études sur la communauté sépharade, le professeur Weinfeld n’a éprouvé aucune gêne à supputer que «l’enracinement des Sépharades dans leur culture et leur identité juive est tel, que ça doit poser des problèmes pour une intégration totale dans la population du Québec». Ce serait donc comme du beurre dans la poêle entre les juifs anglophones et les Canadians, mais comme l’huile et l’eau entre les Sépharades et les Québécois francophones? Si la cause est déjà entendue, pourquoi donc continuer à donner des conférences sur le sujet?

À écouter Morton Weinfeld, on pourrait conclure que ce sont les francophones qui érigeraient un mur social et culturel à l’encontre de leurs concitoyens juifs. Est-ce si sûr?
Pour l’anecdote, je me contenterai de référer à un article que le sociologue Gary Caldwell avait publié dans l’édition de juin 1994 du magazine L'Agora .

Dans Le discours sur l'antisémitisme au Québec, Caldwell dénonçait les lacunes de la thèse de doctorat d’une certaine Esther Delisle dont Mordecai Richler s’était inspiré en 1991 pour pondre son brûlot sur l’antisémitisme québécois dans le magazine New Yorker.

Caldwell s’était entre autres indigné du fait que les études publiées sur le thème des Juifs au Canada étaient à toutes fins utiles la chasse-gardée d’individus s’identifiant comme Juifs. À titre d’exemple, il avait référé à l'anthologie The Jews in Canada à laquelle Morton Weinfeld avait participé. « Les éditeurs, déplorait Caldwell, ont réussi à rassembler vingt-quatre articles et cinq documents d'introduction sur les Juifs au Canada sans jamais citer les ouvrages produits par des non-Juifs sur des sujets pertinents. » Même le fameux Pierre Anctill avait été abandonné en bordure du chemin. On repassera pour l’impartialité et les prêches de Weinfeld sur le rapprochement des deux cultures!

Il y a tout de même au moins une chose sur laquelle je suis devenu plutôt en accord avec Morton Weinfeld: son agacement face à la publication de certaines caricatures stéréotypées dans des journaux.


Je n'ai pas en main les illustrations qu'il avait présentées lors de son allocution, mais les exemples qui suivent feront tout aussi bien l'affaire.

Rappelez-vous les caricatures publiées en juin 2007 au moment
où les médias avaient révélé que les ténors de la communauté juive québécoise avaient fait un appel du pied à Mario Dumont.
À l’époque, en voyant le chef de l’ADQ représenté avec boudins et shtreimel (ou kippa), je n’y avais rien vu de choquant. Au contraire, j’avais plutôt rigolé.

Avouons que pour un caricaturiste, l’exotisme de l’accoutrement des hassidim est une invitation quasi irrésistible à s'en servir pour représenter les juifs.

Il aura fallu que j’entreprenne mon combat pour dénoncer le laxisme des autorités municipales et provinciales face aux ultraorthodoxes juifs pour changer d’opinion.



Tant dans le milieu journalistique que dans la population en général, on ne s’embarrasse pas de faire une distinction entre la minorité intégriste ultraorthodoxe et LES communautés juives. Pourtant, il y a un gouffre qui sépare les deux mondes.
Même Lysiane Gagnon me rejoint là-dessus. Dans sa chronique du 8 mars 2008, elle écrivait :
« Comment peut-on, dans une société instruite et développée, confondre les Juifs en général avec les hassidim, cette communauté ultra-orthodoxe et marginale qui a autant de points communs avec les juifs que la secte des Apôtres de l’Amour infini en a avec les catholiques ? »

Sauf si un fait ou une nouvelle se rapporte à la communauté hassidique, il me semble inapproprié de représenter les
«autres» Juifs avec les attributs saugrenus des intégristes ultraorthodoxes tout comme je trouve inadéquat d'associer des critiques à l'égard d'une frange marginale d'intégristes à l'ensemble des Juifs.

Vous comprendrez alors combien j'ai été estomaqué de lire dans La Presse du 1er septembre 2010 que l'on me qualifiait de
« citoyen d'Outremont connu pour ses propos controversés sur les Juifs». Mon sang a fait trois tours. Si on voulait dire que je ne suis pas tendre à propos des agissements de certains intégristes hassidiques, je ne m'en serais pas offusqué. Mais je ne puis accepter que l'on fasse un amalgame injustifié entre les ultraorthodoxes et les Juifs afin de me discréditer et de laisser sous-entendre que je suis antisémite. Cela est soit malhonnête ou alors le signe d'une certaine ignorance.
En mars 2010, lorsque j'avais rencontré Martin Patriquin, le journaliste du Maclean's par qui est venu le scandale du Bonhomme Carnaval véreux, il m'avait fait part de son malaise en voyant un de mes photomontages. On y voyait le conseiller d'Outremont Louis Moffatt affublé d'un shtreimel et de rouflaquettes en glace.

Patriquin avait beau jeu de jouer les vierges offensées, il reste que je revendique encore et toujours le droit et la liberté de représenter Moffatt et sa mairesse dans cet attirail puisque l'un comme l'autre ont fait mille fois la preuve qu'ils
«font la belle» pour le plus grand bonheur de leurs maîtres hassidiques.

Résumé en images:
No.1 _____________________ No.2 ______________________No.3











1 - Pas très kosher si les hassidim n'ont rien à voir avec la nouvelle

2 - Ça irait si on indiquait qu'il s'agit des écoles hassidiques

3 - Aucun problème. Même les Québécois mangent cachère... sans le savoir!
Certains argumenteront que c'est de la rectitude politique frileuse. Il est possible qu'ils n'aient pas pas tout à fait tort. On s'arrête où? On fait quoi, par exemple, avec l'image de la mafia que l'on accole aux Italiens?

Quand un Gagliano trempe dans les commandites, la caricature ci-contre lui va comme un gant!

Mais, à la lumière de ce qui précède, pourquoi ne pas demander l'avis d'un Chapleau ou d'un Martineau? Ce dernier a déjà écrit un article sur le sujet. Ça s'intitulait La peau courte. Peut-être qu'à la lecture de cette chronique aura-t-il quelque chose à ajouter? L'appel est lancé.








* « Objectively, finding concrete evidence of anti-Semitic discrimination - acts directed against Jews leading to some loss or penalty - is like finding a needle in a haystack »
Morton Weinfeld

1 commentaire:

Mariclaude Ouimet a dit…

Je suis entièrement d'accord avec votre décision de demander aux gens de signer leurs commentaires, mais Dieu que les Anonymes me manquent !!

Lorsqu'ils vous écrivaient, on avait des échanges d'idées, d'opinions, d'informations, des questions, des réponses......

Je suis, par contre, certaine qu'ils continuent à vous fréquenter, à vous lire et à passer des commentaires tout haut, devant leur ordinateur !