dimanche 22 janvier 2017

LE CLAN DES TZADIKIM



Ces dernières années, vous l’aurez peut-être remarqué, plusieurs groupuscules ont germé sur Internet dans le fertile terreau ultrareligieux d’Outremont et du Plateau.


Après que Mindy Pollak, adepte de la secte Vizhnitz et de Projet Montréal, eut lancé Friends of Hutchison Street, en 2011, sous la tutelle du lobbyiste ultraorthodoxe Mayer Feig, suivirent, en 2012, les pages Bill 613 et Outremont Hassid (l’un créé par un rabbin hassidique, l’autre par des activistes ultraorthodoxes), puis Rue Hutchison, un blogue mis en ligne en 2013 par Christian Aubry, un résident d’origine française se disant athée. En 2014, même les Filles et fils d'un Québec ouvert se sont joint à ce club sélect qui prêche le dialogue sincère, la paix sociale, la compassion, l’harmonie avec la communauté hassidique, le multiculturalisme à gogo, voire (qui peut être contre la vertu?) la paix dans le monde.

Depuis novembre 2016, dans la foulée de la campagne référendaire, une nouvelle vague d’amour et d’ouverture inclusifs s’est mise à déferler en ligne. Les Citoyens pour un Outremont inclusif, Le Pont d'Outremont et le Comité de promotion du pluralisme au sein des écoles d'Outremont sont apparus dans le paysage fleur bleue du quartier. Ce dernier groupuscule fermé qui compte 32 membres nous a été dévoilé lors de la dernière séance du conseil d’arrondissement.


Ça sentait presque la lavande dans la salle du conseil lorsque Mme Claire Trottier, soutenue par Jennifer Dorner, Rani Cruz, Bärbel Knäuper et Michelle Smith, s’est présentée au micro, le 9 janvier dernier, pour réclamer, au nom du nouveau comité, que la Kermesse Soleil du parc Beaubien se tienne dorénavant le dimanche plutôt que le samedi. 

Claire Trottier, Jennifer Dorner, Bärbel Knäuper, Rani Cruz et Michelle Smith

Le samedi étant jour de shabbat, Mme Trottier et ses coéquipières estiment que la communauté hassidique est injustement frustrée d’une occasion en or de célébrer main dans la main avec l’ensemble de la population outremontaise. Pour elles, maintenir la kermesse le samedi, c'est condamner les hassidim à être des laissés-pour-compte de la société. Cela va à l’encontre de l’idéal du mieux vivre ensemble.

Il fallait être particulièrement gonflé et avoir les doigts de pied en éventail pour formuler une telle requête. Mme Trottier ne semble même pas avoir réalisé que le dimanche, les enfants hassidiques sont tous à l’école et que pour rien au monde ils ne sécheraient leur endoctrinement religieux pour aller se frotter à des non-croyants aux mœurs dégénérées.
 

Claire Trottier présentant aux élues ses alliées sans peur et sans reproche dans la salle du conseil.

Pour qui fréquente le moindrement les célébrations et les évènements qui ont cours depuis des années dans l’arrondissement, le constat est pourtant très clair. Les dirigeants hassidiques ne favorisent pas (quand ils ne réprouvent pas) le rapprochement de leurs ouailles avec l’ensemble de la population goy. À leurs yeux, cela met en péril la cohésion du groupe, menace leurs valeurs identitaires et risque, à terme, d’encourager les défections, voire, oh! Horreur suprême, les mariages interculturels avec des non-juifs. Bref, les maîtres à penser craignent de perdre leur ascendant et le contrôle sur leurs disciples.

La mairesse Cinq-Mars a eu la présence d’esprit de rappeler à Mme Trottier que plusieurs évènements de l'arrondissement se tenaient les dimanches. Mais avec quel succès pour le vivre-ensemble?


À gauche, en 2013: le lobbyiste Mayer Feig, le seul hassidim à s'être montré le bout du nez lors de la  première édition de La foulée des parcs. À droite,le même évènement en 2016: les mamans hassidiques demeurent imperméables à l'évènement familial.

Depuis 2009, par exemple, Outremont en famille remue ciel et terre pour encourager les familles à développer un fort lien d’attachement au quartier. On doit à cet organisme à but non lucratif la création, entre autres, de La Foulée des parcs, un évènement dominical qui propose un parcours non compétitif de deux kilomètres à travers les espaces verts du quartier. Poussettes et marche à pied sont encouragées, ce qui a fait dire à Claire Isabelle Mauffette, la présidente de l’OBNL, que cette activité s’adressait directement aux mères de la communauté hassidique. Or en 2016, après quatre éditions, les familles hassidiques brillent toujours par leur absence.

Le Théâtre Outremont a bien tenté, lui aussi, de faire de sa scène un lieu de rassemblement où tous seraient les bienvenus. Il y a environ deux ans, Raymond Cloutier, son directeur général, avait même projeté le film Shekinah (Présence divine, en hébreu), une incursion promotionnelle bien orchestrée au sein d’une école ultraorthodoxe pour filles. Quelques rabbins, des juifs ultra-orthodoxes et beaucoup de juifs non orthodoxes s’y sont présentés, mais des tabous comme l’interdit de mixité sont vite venus à bout des bonnes intentions des organisateurs du théâtre.

Caricature de Beaudet

Cela n’est pas sans nous rappeler l’histoire qui avait entouré le lancement, à la bibliothèque d’Outremont, de Lekhaim!, un recueil de chroniques de la vie hassidique à Montréal. L'auteure, Malka Zipora, mère de 12 enfants élevés à Outremont, souhaitait peut-être faire un pont entre voisins de diverses origines, n'empêche qu'elle n'avait accepté de rencontrer des journalistes qu'à la condition qu’il n’y ait que des femmes à la conférence de presse et qu’on ne la prenne pas en photo. Allo le pont, toi!

Le mieux vivre ensemble serait donc le cri de ralliement de Claire Trottier et de ses alliées. On aurait bien aimé qu’elles nous expliquent pourquoi elles ont choisi de faire de la «promotion du pluralisme au sein des écoles d’Outremont» leur cheval de bataille.

Après tout, mises à part les écoles illégales ségrégationnistes de la communauté hassidique, le pluralisme n’est-il pas déjà une valeur promue dans nos écoles? Blancs, noirs, asiatiques, laïcs, musulmans, juifs, chrétiens, francophones, anglophones, allophones ne sont-ils pas accueillis bras ouverts et éduqués sur les mêmes bancs d’école, tant au primaire qu’au secondaire? N’est-ce pas là un bel exemple du «vivre-ensemble»? Bien sûr, tout est perfectible, mais nous sommes quand même à des années-lumière des écoles hassidiques qui prônent le ségrégationnisme, l’exclusion et le «vivre-à-côté», une expression de mon ex-collègue Lise Ravary.

Il faut tout de même dire les choses comme elles sont. Les membres de ce comité font preuve d’une sensibilité plus qu’à fleur de peau.

Si vous ne connaissez pas Jennifer Dorner, vous aurez peut-être entendu parler du scandale dont elle avait été à l’origine. C'est elle qui avait vertement dénoncé des enseignantes de l’école Lajoie d’Outremont lors de la rentrée scolaire d’août 2016. Celles-ci avaient eu le malheur d’accueillir les jeunes enfants du primaire avec des coiffes autochtones. Ce n’était peut-être pas l’idée du siècle, mais de là à les scalper sur la place publique… 

Voilà le traitement qui a été réservé à cette enseignante du primaire de l'école Lajoie et qui a éclaboussé toute l'école.

Jennifer Dorner, aujourd’hui une administratrice du Comité de promotion du pluralisme au sein des écoles d’Outremont, avait décoché sa flèche, estimant que plusieurs autochtones jugent qu’une coiffe portée par un étranger est un geste irrespectueux.

Quand c'est Justin Trudeau qui porte la coiffe sur l'«Île de la Tortue», il n'est pas déguisé. C'est vrai que lui, peut s'offrir un vrai panache de plumes d'aigle. À droite, Jennifer Dorner immortalisée tout contre le beau Justin.

Sur sa page Facebook, l’activiste radicale avait placé et louangé un texte «éloquent», véritable cri de guerre de son ami Elwood Jimmy: «C’est ce manque d’ouverture, ce racisme, cette ignorance obstinée qui tuent les Autochtones et les Noirs partout sur l’île de la Tortue (l’Amérique du Nord, pour les Autochtones du Canada). Des enseignantes comme celle-là permettent au racisme de se développer, DE TUER. J’encourage les Blancs à réfléchir à cela, et à intervenir lorsqu’ils entendent d’autres Blancs tenir des propos racistes. Ils pourraient vraiment sauver la vie d’un Autochtone ou celle d’un Noir.» Les pauvres enseignantes y ont perdu des plumes.

Pour les rachever, Jennifer Dorner avait également placé un commentaire de son propre cru sur sa page: «Mon mari vient de l’Allemagne et nous sommes très conscients de ce qui se passe quand une culture dominante impose leurs idéologies. Nous vivons dans une société pluraliste sur des terres autochtones.» Quel amalgame subtil! 

Les Outremontais francophones auraient donc un dangereux penchant pour la chemise brune! Si ce n'est pas là un préjugé épouvantablement infamant et dégradant à l'égard des francophones, on se demande bien ce que c'est.

Confrontés à de tels apôtres de l’amour infini qui prétendent «favoriser une compréhension et respectueuse entre les diverses personnes d’Outremont», comment ne pas être saisis en les entendant commenter le résultat du référendum de l’avenue Bernard et dénigrer les 1561 résidents qui ont voté OUI? 

Pour combattre le «règlement discriminatoire», le mouvement United Outremont Kehilos (des chanteurs, si je ne m'abuse) a entrepris une campagne de financement. En deux mois, à 11 personnes, ils sont parvenus à amasser 774 beaux dollars.

Contrariée par ceux qui ne partagent pas sa vision du monde, Claire Trottier a dénoncé en anglais sur Facebook cette «victory for intolerance, ignorance, and fear» (sa version française dans laquelle elle remercie sa "cousine-dans-la-loi " est une vulgaire traduction électronique!). Ulcérée, elle n’a pas pu s’empêcher d’ajouter : «So much of this mirrors what I see happening in the US following Trump's victory.»



Fort en sophismes, Christian Aubry en a rajouté une couche, parlant d’intolérance, de conservatisme, d'ethnocentrisme et d’intégrisme laïque, sans oublier, bien sûr que «L'esprit de Donald Trump, du Brexit, de la Hongrie réactionnaire et des radios-poubelles de Québec vient de débarquer à Montréal.»

Ne voulant surtout pas être en reste, la conseillère Mindy Pollak a, elle aussi, établi un lien entre la politique de l'arrondissement d'Outremont et les élections américaines dans une interview qu'elle a accordée au web-zine Faith in Canada.

S’il est devenu bon ton d'accuser de
«trumpisme»  tous ceux qui ne pensent pas comme Mindy, nous conseillerions à Pollak de se garder une petite gêne.

Au cas où elles et ses amis ne l’auraient pas réalisé, le New York Times nous apprenait, deux jours après les élections américaines, qu'à New York, château fort d’Hillary Clinton, c’est la communauté juive ultraorthodoxe de Brooklyn qui a offert le plus grand soutien au scabreux Donald Trump. Faut-il rappeler que plusieurs des coreligionnaires de Mindy Pollak qui vivent à Outremont ont droit de vote au pays de l'Oncle Donald? Parions que les propos du candidat à la touffe jaune sur l’interdiction d’entrée des musulmans (ou leur expulsion  des ÉUA), le soutien encore plus renforcé à Israël et le transfert de la capitale de Tel-Aviv à Jérusalem auront, entre autres, été du plus bel effet sur certains de nos voisins ultraconservateurs de la rue Hutchison.

Il y a quelques années seulement, les progressistes d'Outremont qui vilipendent aujourd'hui Trump, pestaient contre Harper qui était de la même eau, vulgarité en moins. Tout ce beau monde se souvient-il seulement qu'à l'époque, Michael Rosenberg, le plus puissant hassidim de notre arrondissement était un pilier politique du Parti conservateur?

Autocollants de pare-chocs en anglais et en yiddish en faveur de Trump dans la communauté hassidique de Brooklyn Crédit photo: Christian Hansen, The New York Times

Il est intéressant de constater que chez nous, les militants de cette mouvance pro-hassidique sont surtout des militantes.
Des femmes intelligentes, parfois bardées de diplômes. Bacs, maîtrises, doctorats rattachés aux sciences politiques, au génie civil, à la santé publique, la psychologie, les médias et communications, les arts et lettres. Certaines ont des CV se déclinant sur... 38 pages!

Tantôt originaires de Montréal, de Nouvelle-Écosse, d’Ontario, du Manitoba, de Colombie-Britannique, des États-Unis et de plus loin encore, elles sont professeures agrégées, chercheuses, spécialistes de l’éducation, écrivaines, photographes, réalisatrices, artistes et (souhaitons-le!) féministes. On les retrouve, entre autres, à McGill, Concordia, Polytechnique, aux collèges Dawson et John Abbott, à l'UdM.

Ce qui nous interpelle, ici, c'est ce constat que des femmes ayant pu profiter d'un haut niveau d'éducation, des femmes libres de choisir leurs destinées, de se réaliser pleinement, d'assumer leur orientation sexuelle comme elles l'entendent, des femmes soucieuses de revendiquer leurs droits à l'égalité, à l'avortement et à bien d'autres choses encore, soient plus promptes à qualifier de xénophobes, de racistes, d'intolérants et d'antisémites une majorité de francophones que d'œuvrer à promouvoir une émancipation qui serait pourtant favorable à des enfants assujettis à des dirigeants théocrates, machistes et contrôlants à outrance. 

Elles semblent incapables de dissocier leurs relations de proche voisinage de la question problématique du pouvoir ségrégationniste qu'exercent les leaders de ces sectes religieuses isolationnistes. De ce genre de sectes qu'un avis du Conseil du statut de la femme qualifiait de «microcosmes de dictatures où la liberté de pensée est brimée, où les femmes et les enfants sont discriminés».
Dans sa cabale en faveur de ses voisins ultraorthodoxes, Sarah Dorner, la sœur de Jennifer, fait sa part. Elle dit acheter des craies de trottoir par paquets de 50 pour inciter les petits hassidim à jouer dans la ruelle avec ses enfants. Elle semble ne pas vouloir aller au-delà des questions d'interactions occasionnelles de voisinage.

Que ces femmes soient anglophones ou qu'elles baignent dans un milieu où l'anglais prédomine souvent n'est pas un problème. D'autant moins que plusieurs d'entre elles parlent français.

Le clivage semble culturel, communautaire, idéologique et politique. Sans même aller puiser un seul nom dans les listes de sympathisants des sites ultraorthodoxes, on a vite fait de voir qui se rallie au clan des Tsadikim (les Justes, en hébreu) 

D’Adamson à Zieg, en passant par Botz, Chapman, Duffield, Eidl, Freedhoff, Gestetner, Hawkins, Jacobs, Krausz, Lafrenière, Mendelson, Neuhaus Whitman, Olivier, Pottel, Raillant-Clark, Shiller, Tenenbaum, Verna, Webster et Yates, la liste ne compte même pas 10% de francophones parmi les chantres du vivre et laisser-vivre absolu.

Tout ce beau monde peut bien accuser les Québécois francophones d'un supposé repli sur soi. Ont-ils seulement conscience de leur propre chauvinisme, de leurs préjugés crasses et de leur arrogance?

On n'a pas besoin d'un doctorat en esperanto pour s'apercevoir qu'une majorité des gens qui se manifestent en faveur du laisser-faire sont apparemment de culture, de confession ou de sensibilité juives. Ce n'est pas une tare. Ce n'est pas honteux. C'est tout simplement que ceci pourrait peut-être expliquer cela.




Il est intrigant de constater combien certaines de ces personnes se montrent outrées de l'épouvantable sort que les francophones font aux hassidim d'Outremont. Une grimace, de gros yeux, une escarmouche nous auraient-ils échappé? Certains ont déjà songé à recourir au Comité des droits de l'homme de l'ONU.

Étrangement, par contre, ces belles âmes sensibles ne semblent pas témoigner de la même empathie lorsqu'il s'agit, par exemple, de l'occupation et de la colonisation des terres palestiniennes ou du sort de ses habitants emmurés et  dépouillés jour après jour depuis 68 ans.

J'ai même une voisine qui est membre du Comité de promotion du pluralisme dans les écoles d'Outremont. Elle a signé la pétition de l'Université McGill pour dénoncer le mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) qualifié (évidemment!) d'antisémite.

Dans sa grande mansuétude, elle s'est tout de même engagée dans la pétition à «veiller à la préservation de l'ouverture, de la tolérance et de la civilité», ce qui, vous en conviendrez, rassurera les réfugiés des Territoires occupés de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza.

Croyez moi. Sur ma rue, il n'y a rien de plus apaisant et de réjouissant pour les yeux et pour l'esprit que de voir cette voisine sereine chevaucher sa trottinette sur les trottoirs d'Outremont, cheveux d'or aux vents.